Description historique
Le rapport probatoire de fouille en archéologie programmée de 2015 (Tachet et al. 2015 : pp. 31-120) décrit avec précision l’historique du fief et manoir d’Estracelles, des familles tenantes et de l’évolution du site et des bâtiments jusqu’à nos jours. L’ensemble des faits historiques sont sourcés et nous permettent de rédiger la présente synthèse.Le fief est mentionné dans les textes d'archives dès le XVe siècle. En 1435, Robert de Nédonchel vend à Monseigneur de Humières le fief "d'Estrasselles" 420 livres (AD Nord ; B 15110). Aucune mention toutefois n'est faite concernant la présence d'un manoir sur ce fief. La date de construction du premier logis reste à ce jour incertaine (1530 ?). Elle est estimée par les chercheurs à la première moitié du XVIe siècle (BOURGEOIS, 2004 et TACHET et al., 2015 : p. 33). Le fief est alors propriété de la famille Esmenault. Le fief passe en 1548 à la famille de Croix, suite au mariage d'Isabeau d'Esmenault avec Guillaume II de Croix (TACHET et al., 2015 : p. 37). La première véritable mention du bâti est issue du centième de Beuvry daté de 1569 (AD Pas-de-Calais ; 2 C 1569/9) qui précise qu’un bail est contracté "entre Monseigneur de Croix, seigneur d’Estracelles et Pierre Le Cygne, laboureur concernant la maison d’Estraxelles de Beuvry", signifiant que le manoir est alors loué à un exploitant agricole. La famille tenante du fief n'habite donc pas la demeure à cette date.La construction du second logis est attribuée à la famille de Croix en 1629, comme en témoigne le chronographe présent sur le linteau de la porte d'accès à la cave. L’implantation de ce logis prive le logis XVIe siècle d’un certain nombre de travées sur cour. De plus, le mur gouttereau côté cour de ce logis est percé de deux larges ouvertures au rez-de-chaussée et au premier étage qui permettent l’accès au nouveau logis. Cet événement semble confirmer que la famille de Croix occupe à nouveau le manoir et que l'arrentement n'a plus cours. Toutefois, trente-sept ans plus tard, le 26 juin 1666, un contrat d’arrentement* perpétuel est passé entre Charles de Croix, écuyer, seigneur d’Estracelles et Eloy Duchoquet, laboureur, concernant le logis et les terres du fief (TACHET et al., 2015 : p. 39). L’arrentement en 1666 et son renouvellement en 1686 marquent le passage d’un habitat seigneurial originel à un domaine dédié à l’exploitation agricole. Le manoir, loué, reste la propriété de la famille de Croix jusqu'en 1657, date à laquelle Marie-Florence de Croix épouse Jean Charles-François-Philippe du Pont, seigneur de Taigneville.En 1692, le manoir, toujours arrenté, entre dans la famille Malet de Coupigny suite au mariage de Marie-Josèphe du Pont de Taigneville et de Philippe II Malet de Coupigny (TACHET et al., 2015 : p. 44). Un document daté du 19 mai 1752 (AD Pas-de-Calais ; cote 4E 42/253) nous apprend que le domaine se compose alors "d'une havottée de terre labourable prise en plus grande pièce actuellement amazé de maison et autres édifices seant à Boeuvry au lieu dit Monchet composant en partie le gros de la seigneurie destrasselle tenant d’un sens au chemin de pied menant de l’eglise de Boeuvry au rietz du Quesnoy d’autre au chemin de Béthune au preolan des deux autres sens au dit seigneur d’estrasselle aux vendage et canon annuel de 9 livres". Ce texte peut potentiellement être mis en relation avec le plan du XVIIIe siècle conservé aux AD du Pas-de-Calais (cote 2 Fi 21, voir illustration).À la fin du XVIIIe siècle le domaine est toujours la propriété de la famille Coupigny. En 1794, un document (AD Pas-de-Calais ; cote 4E 42/253 lot 4) révèle la vente par adjudication de matières tourbeuses à la demande de Charles-Constant Coupigny concernant ses terres de Taigneville et d’Estracelles. Les sommes de cette vente sont versées à Charles-Constant Coupigny lui-même (domicilié à Bruxelles, ayant émigré sous la Terreur) par un intermédiaire habitant à Béthune. Le domaine d'Estracelles est vendu par les héritiers Coupigny le 7 fructidor an XI (24 août 1803). En 1817, un acte de vente notarié fait mention de l’acte de vente originel du domaine de l’Estracelles par les héritiers Malet de Coupigny. Il est alors expliqué qu'à la suite du décès de Charles-Constant Malet de Coupigny, ses héritiers revendent le domaine de l’Estracelles "au profit des créanciers". Les Malet de Coupigny sont donc encore propriétaires de l’Estracelles jusqu’à cette date de 1803. Il n’est fait aucunement mention de la vente des terres de l’ancien fief d’Estracelles comme bien national. Toutefois, l'expression "au profit des créanciers" interroge quant à la raison et à l’identité de ces derniers. Un autre document (Dictionnaire historique et archéologique du Pas-de-Calais,1878, p. 320) indique que "Charles-Constant-François quitte en 1750 sa résidence de Fouquières [aujourd'hui Fouquières-lès-Lens] qu’il vend ensuite avec une partie des terres de son domaine ; ce qui lui en restait à la Révolution fut déclaré bien national (Papiers généalogiques du baron de Hautelocque ; De Marquette, ouvrage cité)". L’Estracelles est vendu par ses héritiers et à une date postérieure aux événements révolutionnaires..Les propriétaires se succèdent à partir de 1803 et jusqu'en 2010 (TACHET et al., 2015 : pp. 47-49).24 août 1803 – Anselme François Joseph Somville devient propriétaire du domaine à la suite du rachat de ce dernier aux héritiers Malet de Coupigny. Il vend, en 1817, une partie des terres "aux alentours de l’Estracelles" et met en bail une autre partie de celles-ci, comme le confirment différents actes notariés datés du 2 juin 1817.1832 – Ignace Somville (meunier) est déclaré propriétaire des parcelles de la ferme d’Estracelles dans la matrice cadastrale (date de création de ladite matrice cadastrale dans le secteur de Beuvry).1849 - Julien Hurtrel devient propriétaire de la ferme de l’Estracelles le 16 mars 1849. Il fait construire en 1851 un moulin à eau sur la parcelle située en face du manoir, sur le cours de La Loisne.1852 - Les archives notariales de maitre Richebez, notaire à Béthune, contiennent un acte daté 23 janvier 1852 indiquant un échange de propriété entre Julien Hurtrel (alors propriétaire de l’Estracelles) et Alexandre Hurtrel.De façon générale, la matrice cadastrale (AD Pas-de-Calais ; 3 P 126/93 - f°931/753) mentionne une succession chronologique des usages des différentes parcelles du manoir. On relève ainsi : " terre, jardin, verger, saussaie, aulnaie, eau, flaque, prés, bâtiment, avenue, brasserie, moulin à eau, moulin à vapeur". Le moulin à eau est transformé en 1856 en moulin à vapeur. En 1862 la brasserie est convertie en remise (la date de création de cette dernière est inconnue à ce jour). En 1868 le moulin à vapeur est déclaré hors service.La propriété passe en héritage à Louis et Jude Hurtrel vers 1886. On ne sait ce qu’il advient de la propriété jusqu’en 1911.1911 - Un acte de vente daté 6 janvier 1911, signé chez maître Delehelle, notaire à Beuvry, mentionne l’acquisition par François Berche, cultivateur, de la "ferme de l’Estracelles" auprès de Louis et Jude Hurtrel. La propriété est désignée comme suit : "corps de logis, granges, étables, écuries, dépendances diverses, cour, jardin, pâture et vivier, le tout d’une contenance de un hectare quatre-vingt-quatre ares quarante centiares".Durant la Première Guerre mondiale, les troupes anglaises occupent ce secteur de l’Artois et investissent le manoir. Un officier anglais en réalise une peinture en 1916. Cette représentation est aujourd’hui connue pour apparaitre sur une carte postale détenue dans les archives privées de monsieur Philippe Decroix (TACHET et al., 2015 : p. 89). Cette illustration est assez fidèle à l'actuelle physionomie du manoir. Différents propriétaires agriculteurs se succèdent jusqu’à la vente de la ferme en 1961, où une société rachète le site pour en faire un centre d’accueil de jeunes en réinsertion par le travail. Le projet tarde à démarrer et le site, déjà fort endommagé, continue sa rapide dégradation. Il doit sa sauvegarde à son inscription aux Monuments historiques le 18 avril 1966 au titre de ses façades et toitures.Le site est finalement occupé dès 1972 par un collectif autour de Philippe Decroix dans l'objectif de le sauvegarder et d'en faire un musée de l'agriculture locale. Monsieur Decroix, conservateur délégué des antiquités du Pas-de-Calais, est à l'époque directeur du nouveau musée d'arts et cultures populaires de Béthune et membre du conseil d'administration de l'association qui a œuvré à la création dudit musée.Philippe Decroix crée en 1974 "l'Association de sauvegarde du manoir de l'Estracelles" qui acquiert le manoir pour 32 600 francs grâce à divers dons et subventions. Une partie des terres du domaine est revendue pour financer les travaux de nettoyage puis de préservation et réhabilitation du site pendant près de vingt ans. Lors des travaux de réhabilitation, un enduit peint de rinceaux et d'oiseaux est découvert au rez-de-chaussée dans la salle principale du logis du XVIIe siècle. Cet enduit, daté du second quart du XVIIe siècle (1630), fait l'objet d'une inscription aux Monuments Historiques au titre des objets le 15 février 1988. Le réduit du logis du XVIe siècle (premier étage) fait également l’objet d’une découverte particulière dans les années 1970. Il s'agit d'une peinture murale qui dispose d’une surface peinte en rouge semblant représenter un fond de chapelle associé à un bâtiment et à un personnage indéterminés. Y est inscrite en cursive noire une formulation religieuse finalisée par les initiales « A.H. » et « 1644 ». La peinture, visible avant l’incendie de 2004, est depuis lors couverte d’une protection de bois. Deux granges du XVIIIe siècle sont installées sur le site entre les années 1973-1975. La grange nord semble provenir d'une ancienne ferme de la commune de Fouquières. C'est à cette période que les tommettes sont installées dans la salle principale du logis XVIIe siècle. La clé de voûte de la porte menant à la salle principale présente encore, dans les années 1990, un blason écartelé où l’on distinguet une croix pattée dans le troisième quart et trois fleurs de lys dans le quatrième (armes de la famille de Croix).En 1997, l’association fait don du manoir à « l’Association des Amis du musée de Béthune et de l’Estracelles ». Au décès de Philippe Decroix en 1998, le manoir est sauvé de la destruction et accueille un musée qui relate son histoire et un musée de matériels agricoles anciens. L’association s’efforce alors de continuer les travaux et de développer l’animation du site jusqu'à l’incendie de 2004.Cet incendie ravage l’ensemble porterie-logis dans la nuit du 26 juillet 2004. Les deux peintures murales sont atteintes partiellement. Le conduit de la cheminée centrale et les cloisons sont détruites. Des travaux de consolidation sont immédiatement entrepris avec la réfection de la maçonnerie, des baies, des faitages et cheminées, des charpentes et planchers. Une toiture en tôles recouvre alors l'ensemble. Cet incendie précipite la cession du manoir en 2010 à la Communauté d'agglomération d'Artois Comm. Béthune-Bruay (actuelle Agglomération de Béthune-Bruay, Artois-Lys Romane). Le contrat de cession précise alors l’obligation de lui donner une vocation culturelle et patrimoniale. Des travaux de restauration complémentaire des clos et couverts sont alors entrepris.L’agglomération réalise en concertation avec les Monuments Historiques un vaste chantier de réhabilitation du manoir en 2016. Au-delà de travaux d'importance entrepris en vue de rétablir un certain nombre de désordres architecturaux, le chantier voit également le ravalement complet des façades, la dépose de l'ancienne toiture en tôles et son remplacement par une couverture de tuiles plates. La toiture est rythmée par quatre lucarnes surmontant chacune des travées donnant sur cour. L'ensemble des fenêtres est remplacé par des fenêtres à meneaux de bois et de nouvelles portes sont mises en place.Aujourd'hui (2023), le manoir reste sans usage mais des projets culturels sont évoqués à son propos depuis 2022.* Glossaire : Arrentement : l’arrentement était un contrat par lequel une personne donnait à une autre la propriété de quelque immeuble, à condition d’en recevoir annuellement et perpétuellement une prestation soit en nature, soit en argent.