Description historique
Notice de synthèse : En 1740 la ville obtient un privilège royal pour la construction d'une salle de spectacle. L'édification est mise au concours sous l'impulsion du maréchal de Richelieu, gouverneur de Montpellier, en 1752 : candidatures de Jean Antoine Giral, Estève, Dejean, Jacques Philippe Mareschal ; appréciation des projets par Jacques Ange Gabriel. Le projet retenu est celui de Jacques Philippe Mareschal. L'emplacement choisi est hors les murs, sur les fossés comblés de l'enceinte, au sud-est de la ville. La construction du théâtre s'accompagne de remaniements du secteur urbain : adjudication des travaux à Hilaire Ricard en 1754. La salle de spectacle, à l'italienne, comportait dans sa partie postérieure, une salle de concert. L'édifice, très gravement endommagé par un incendie en 1785 est immédiatement reconstruit à l'identique par Jacques Donnat et J.N. Lenoir. Inauguration de la nouvelle salle en 1787. Nouvel incendie en 1881, puis concours pour la reconstruction ; projets de Cassien-Bernard, Goutes, Feuchères, Arnaud, Deperthe. Joseph-Marie Cassien-Bernard l'emporte et obtient la direction des travaux ; chantier de 1881 à 1888. Décor peint d'Ernest Michel, Arnaud d'Ubec, Paul Estève, Auguste Privat, Max Leenhardt, Antonin Marie Chatinière ; décor sculpté par Jean Antoine.Ci-dessous, extraits de l'historique détaillé, fruit du travail d'Anne-Martine Bladier-Descas. Le document intégral est consultable au centre de documentation régional, à Montpellier.Historique : C'est au Maréchal de Richelieu, surintendant des spectacles de la cour, que Montpellier doit sa première salle de théâtre. Auparavant, les troupes locales ou de passage jouaient sur les places, dans les Jeux de Paume, ou dans les hôtels des riches bourgeois ou d'aristocrates. Pendant son commandement en Languedoc, le Maréchal sut persuader le conseil politique de la ville de mettre à exécution le projet énoncé quelques années auparavant, de combler un segment du fossé, à proximité de la principale sortie orientale de l'enceinte- urbaine, et d'y édifier un théâtre.L'architecte choisi fut un ingénieur militaire, Jean- Philippe Mareschal, directeur des fortifications du Languedoc, dont Gabriel remarqua le dessin. Celui-ci fut exécuté entre 1753 et 1755. La construction abritait sous un unique couvert la salle de spectacles et celle des concerts. Un vestibule d'ordre dorique précédait la première, qui était d'une conception toute traditionnelle, puisqu'elle reproduisait les grandes dispositions de la salle créée par Dorbay soixante cinq ans plus tôt pour les Comédiens Français: elle formait un plan en fer à cheval aux branches largement ouvertes et ses balcons étaient à l'italienne, c'est à dire sans reculement d'un niveau sur l'autre. Au moment précis où Soufflot exprimait à Lyon les nouveaux principes auxquels allait répondre désormais l'architecture des théâtres, la salle de Montpellier prenait place parmi les dernières du vieux style, ce qui ne l'empêchait pas de passer pour l'une des "" plus jolies et des plus commodes qu'il y eût dans le royaume"".Un premier incendie la consuma en 1785, n'épargnant qu'une médiocre partie du corps d'entrée et la façade principale. Deux architectes proposèrent les dessins d'une nouvelle salle : Donnât, gendre et élève de J. A. Giral, et S.N. Lenoir, que la récente reconstruction de la salle du boulevard Saint-Martin, à Paris, venait de ""lancer"" comme le grand spécialiste national de l'architecture du spectacle. Tout en préservant les parties les moins endommagées du vieux théâtre - soit le corps de façade tout entier, le vestibule et la salle des concerts - les deux hommes s'efforcèrent de faire bénéficier l'ouvrage de toutes les innovations les plus récentes de l'architecture du spectacle : reculement progressif des balcons, abaissement de leurs branches du centre vers les ailes, importance accrue des dégagements et, enfin, de toutes les parties réservées aux comédiens telles que loges, foyers,...Au cours du XIXème siècle, l'activité artistique et le goût des montpelliérains pour le spectacle allèrent croissant. Ceci justifiait d'importants travaux de modernisation ou d'embellissement : ainsi vit-on se succéder l'installation du gaz pour l'éclairage, des modifications aux baies de l'étage, et même - après réfection totale de la charpente - un nouveau plafond pour la grande salle de spectacles, qu'Ernest Michel peignit en 1878. C'est alors qu'un nouvel incendie, très violent, se déclare, dans la nuit du 6 au 7 avril 1881. Le feu dure vingt-quatre heures, on ne peut que protéger les habitations voisines, et, à l'issue de ce sinistre, ""les seuls murs encore debout menacent ruine"".La décision de reconstruction : Dès le 3 Mai 1881, le conseil municipal de Montpellier prend deux décisions essentielles : reconstruire l'ancien théâtre, et un théâtre provisoire, afin de ne pas priver la population locale de spectacles pendant la durée des travaux. Négligeant ici la construction provisoire en brique et bois qui sera élevée sur le Champ Me Mars, nous ne nous intéresserons qu'au monument qui se dresse aujourd'hui sur la place de la Comédie.L'emplacement : Le principe de la reconstruction une fois adopté, la première question importante dont se soucie le conseil municipal (séance du 24 Mai 1881) est celle de l'emplacement du théâtre définitif. Trois éventualités sont envisagées : 1) l'Esplanade, 2) l'espace occupé par le théâtre incendié, 3) le même emplacement augmenté d'un îlot voisin. La première proposition concerne l'Esplanade, c'est à dire la grande promenade, servant en partie de Champ de Mars, qui s'ouvre à l'extrémité de la place de la Comédie en direction de la Citadelle. Ce projet serait financièrement rentable, car la ville est propriétaire du terrain sur lequel est projetée la construction, et il libère le sol de l'ancien théâtre que la municipalité, dès lors, pourrait mettre en vente. De plus, le choix d'un terrain nu permettrait un gain de temps car on pourrait y bâtir immédiatement. Il est néanmoins rejeté par les élus, car ce serait ""priver leurs concitoyens d'une de leurs promenades favorites"", et, en outre, vu de la ""Comédie"", l'édifice se présenterait de biais, ""perspective peu esthétique"". On se demande alors s'il n'y a pas lieu de ""conserver l'emplacement du théâtre incendié"". Cette hypothèse est aussi rapidement écartée, car on reconstruira plus grand, pour une population bien supérieure à celle du siècle précédent, et pour faire face à de nouvelles ""normes"" de commodité et de sécurité. Il reste donc un troisième projet, ""plus onéreux mais plus grandiose"", qui consisterait à reconstruire le nouveau théâtre sur l'emplacement de l'ancien, mais dans des dimensions largement supérieures. En dépit de réserves sévères quant au coût probable de l'opération qui implique la démolition, après expropriation et acquisition, de nombreux immeubles proches, la majorité des conseillers municipaux optent pour la dernière solution, en ces termes : ""Le théâtre sera construit sur la place de la Comédie, en donnant au Boulevard de la Comédie la même largeur qu'il a sur les autres points, et en ajoutant à l'emplacement actuel la partie de la rue Richelieu, entre la place de ce nom et la place de la Comédie, et en expropriant les maisons situées entre la rue des Etuves et la rue Richelieu, à partir de la place de la Comédie jusqu'à la rue de l'hôtel du Midi"" ( vote : pour = 19 ; contre = 3 ; abstentions = 7). Sur l'emplacement choisi. Si les discussions des édiles montpelliérains quant à l'emplacement du nouveau théâtre semblent surtout guidées par des considérations locales, leur choix se situe dans un mouvement plus général et appelle quelques réflexions. En premier lieu, on reste dans le centre, mais à la limite du ""coeur de ville médiéval"": il faut déblayer ce qui subsiste du mur d'enceinte pour établir les fondations du côté de la rue des Etuves. Comme l'écrit Odile Ramette (Monuments Historiques 1978, IV, p. 10 à 14), l'aménagement d'un théâtre, au XVIIIème siècle, ce qui est le cas du théâtre de Mareschal, ""permet souvent de réorganiser un quartier, d'inscrire ce bâtiment nouveau dans un plan d'urbanisme plus vaste, en tenant compte de schémas de circulation neufs"". D'autre part, en 1881, la gare existe, et la vaste rue Maguelone qui y conduit. Le nouveau théâtre s'inscrit dans un quartier en rénovation et à la pointe de l'époque, comme en témoigne la construction de grands magasins (""Galeries"" place de la Comédie, ""Paris-Montpellier"" rue Maguelone), d'immeubles de rapport (celui de ""la Grande Maison"" à l'angle de la rue de la Loge) et autres cafés autour de ""l'Oeuf"", sans oublier Banque et ""Grand Hôtel du Midi"" du côté du Boulevard. L'emplacement de la Comédie répond aussi aux critères retenus - selon Monika Steinhauser-Moser (Monuments Historiques 1974,1)- pour l'Opéra de Garnier : ""liaison traditionnelle avec la Cour/ Louvre"" (à Montpellier, vers la place royale du Peyrou, puis eu XIXème siècle vers la Préfecture, par la rue de la Loge). ""Il (l'opéra) se dressait au coeur d'un quartier d'affaires et de résidences élégantes, en relation immédiate avec les grandes gares et principaux axes de circulation"". Nous avons déjà évoqué la proximité de la gare, et le monument est au carrefour- des voies de communication principales : route nationale de Bèziers à Nîmes, et rue de la Loge citée plus baut. ""Cet emplacement privilégié suggère l'importance que le second empire accorde à l'Opéra dans la vie publique"" dit encore madame Steinhauser, et nous pouvons sans aucun doute concéder le même goût à la société provinciale des années 1880, ce dont procède le grand nombre de théâtres construits en France à ce moment. Cependant, à Montpellier, le théâtre ne s'inscrit pas dans un véritable projet d'urbanisme. Aucune préoccupation de cet ordre n'apparait d'ailleurs dans le programme de concours. On a bien discuté de l'emplacement du théâtre, mais jamais de son environnement architectural ; rien n'est dit des constructions voisines. Le travail de Cassien-Bernard à Montpellier est en ce sens absolument différent de celui de Garnier : à Paris, l'Opéra est le noyau autour duquel s'articulent rues et maisons neuves, puisque tout le quartier fait l'objet d'une rénovation autour du monument. De plus, notre architecte ne s'étant pas donné la peine d'envoyer un devis descriptif, nous ignorons son avis sur ce point.Le Concours. Au cours de sa séance du 22 Juin 1881, le conseil municipal décide qu'une commission sera nommée afin de préparer le programme d'un concours pour la reconstruction du théâtre. Elle comprendra : - la Commission de l'Instruction Publique et Beaux-Arts, un membre de la Commission du Contentieux (M. Nègre,), un membre de la Commission des Finances (M. Vernière), deux membres de la Commission des Travaux Publics (MM. Durand et Poussielgue). Avant de publier le programme définitif, à l'issue de la séance du 6 Juillet 1881, le maire et ses adjoints ont, comme le prouve une volumineuse correspondance, demandé avis et conseils aux maires de plusieurs villes ayant conçu pareils travaux; (Rouen, Genève, Brest, Angers, Bruxelles...). On ne fait pas toujours de concours, mais appel, tantôt à un architecte de renom, tantôt à l'architecte de la ville - pour raison d'économie. Lorsqu'il y a concours, le lauréat ne construit pas forcément, il arrive aussi qu'on réalise une compilation des projets présentés. Au sein du conseil de ville les opinions sont d'ailleurs partagées, les uns suggérant de solliciter personnellement Charles Garnier, les autres redoutant le montant de ses honoraires, les plus nombreux estimant le concours ""plus démocratique en République"". L'avis de concours est proclamé le 19 Juillet 1881 : ""Un concours est ouvert pour le projet de reconstruction du théâtre de la Ville de Montpellier. Les architectes qui voudraient y prendre part auront à se conformer aux conditions du programme ci-dessous. Des exemplaires de ce programme, du plan de l'emplacement et du bordereau des prix sont déposés dans les mairies des principales villes, pour être mis à la disposition des candidats qui pourront d'ailleurs, pour tous renseignements relatifs au concours, s'adresser à la mairie de Montpellier"". Le programme du concours, et, quelques mois plus tard, les résultats, ont été publiés dans diverses revues d'architecture comme La Semaine des Constructeurs, de Paris, ou L'Office et gazette des Travaux Publics, de Marseille. Le programme du Concours. La compétition est ouverte le 25 Juillet 1881, jusqu'au 25 Novembre. Les primes proposées aux trois premiers reçus sont respectivement de 6 000, 4 000, et 2 000 francs. Leur montant donne lieu à quelques discussions : ainsi M. Lisbonne fait-il remarquer à ses pairs que ces primes sont ""insuffisantes pour un grand architecte"". A titre de comparaison, en 1861, lors du premier concours pour l'opéra de Paris, les cinq lauréats recevaient, dans l'ordre : 6 000 F. (Ginain), 4 000 F. (Botrel et Crépinet), 2 000 F. (Garnaud), 1 500 F. (Duc), et 1 000 F. (Garnier lui-même). Plus récemment, à Rouen, en 1876, on donnait 5 000, 3 000 et 2 000 F. Les réactions sont encore plus vives envers la clause qui veut que :""moyennant le versement de la prime allouée à chacun des lauréats, la Ville deviendra propriétaire des plans et devis couronnés, et elle pourra user desdits plans et devis comme bon lui semblera, en les employant soit pour le tout, soit pour partie, dans l'exécution des travaux, exécution que la Ville se réserve entièrement et d'une manière expresse"". Charles Garnier lui-même, dans une lettre au maire de Montpellier, le 5 septembre 1881, craint fort que ""la clause qui donne à l'Administration le droit de se réserver la construction n'éloigne beaucoup de concurrents"". Le fait est que, si nous connaissons les noms d'une cinquantaine d'architectes ayant sollicité l'envoi du programme - on en avait imprimé 500 et beaucoup ont dû être distribués sans qu'on en ait la trace - il n'y eût à l'arrivée que treize candidats. A Paris, en 1861 ils étaient 171 ; à Rouen en 1876, 22, et à Genève en 1871, 26, pour ne citer que ces exemples. L'exposition publique des divers projets eût effectivement lieu, dans une salle du musée Fabre, du 12 au 17 décembre 1881. Nous n'en avons malheureusement guère trouvé de traces, hormis quelques compte-rendus de presse assez succincts. Quant à la constitution du jury, ce n'est qu'après maintes discussions et le refus de Garnier d'en assumer la présidence, qu'elle fut enfin adoptée : Président : le maire, Alexandre Laissac. Membres : Charles Garnier, ""architecte du Grand Opéra à Paris"", 2 architectes de Montpellier, MM. Corvetto et N. Alaus, un architecte ""extérieur"", M. Joseph Letz, architecte du Département à Marseille, le conservateur du Musée de Montpellier, Ernest Michel, et 4 membres du Conseil Municipal. On en vient alors aux dispositions générales du projet.Dispositions Générales. Le sîte défini s'étend de la Comédie à la place Richelieu ; c'est un quadrilatère de 75 mètres de long, 35 de large place de la Comédie, où sera l'entrée principale, et 46 mètres pour la façade postérieure. Un plan de situation est joint au programme. Curieusement, les premières indications concernent des parties annexes de l'édifice : le café, un corps de garde et les magasins. Avec le chapitre ""Dispositions Intérieures"", le programme devient plus précis. Néanmoins, il ne propose aucune dimension pour la scène, qui devra ""permettre tous les développements récents de la machination et de la mise en scène, pour les représentations de Grand Opéra, d""opéra-comique, de ballet et de fééries, avec figuration nombreuse"", donc tous les genres de spectacles auxquels s'intéresse la société de l'époque. En revanche, le programme s'avère très détaillé quant aux divers ""services"", outre les ""dessus et cintres"", du logement de concierge au cabinet de la direction et du secrétariat, du clavier du luminariste aux foyers, loges et magasins de coiffeurs ou d'accessoires. La salle devra contenir des places pour 1 500 spectateurs assis, plus un orchestre de cinquante musiciens. S'il n'est donné aucun conseil d'ordre esthétique, les concurrents ""auront à se pénétrer des besoins de confort du public, de la facilité de la circulation et de l'évacuation... de l'acoustique, de l'optique, de la ventilation et du chauffage""! Il ne faudra pas oublier des escaliers ""bien en rapport avec chaque espèce de places"". Enfin l'on s'avise de prévoir ""au rez de chaussée un vaste vestibule d'entrée"", une entrée spéciale ""pour la descente à couvert"" et un ou plusieurs foyers. Ce n'est qu'en dernier lieu que le programme fait état d'un élément pourtant non négligeable : la salle de concerts, ""complètement indépendante, sur la façade postérieure, avec des entrées spéciales"". Elle contiendra au minimum 600 places. Il n'est rien dit du volume de l'orchestre. Dans le théâtre du XVIIIème siècle, il existait déjà à Montpellier une salle de concerts indépendante; toutefois, comme dans la réalisation de Victor Louis au Grand Théâtre de Bordeaux en 1780, elle y occupait l'emplacement actuel du grand foyer du public. Le projet de 1881 la situe à l'opposé du bâtiment, selon le parti préconisé par Crucy au théâtre de Nantes mais non réalisé. Pour ce qui est des matériaux à employer, ""toutes les façades extérieures seront construites en pierre de taille de bonne qualité"". A l'intérieur, le programme n'exige ni fer ni bois, mais insiste pour que l'ensemble présente le plus de garanties possibles au point de vue de l'incombustibilité ; c'est un souci bien compréhensible après les incendies de 1785 et 1881 à Montpellier. Le feu représente alors le danger majeur pour les théâtres : d'après Edwin 0. Sachs (""Modem opéra houses and théâtres"") entre 1797 et 1897 mille cent bâtiments de ce type ont ainsi disparu. Outre les précautions prises dans la construction, les concurrents devront indiquer d'une manière toute particulière les dispositions proposées par eux pour prévenir ou arrêter les incendies. Ultime - et non des moindres - recommandation : ""le chiffre de la dépense générale ne devra pas dépasser la somme de un million cinq cent mille francs"", y compris les fondations, le mobilier, la machination complète, les appareils de chauffage, d'éclairage, et la distribution de l'eau. Ce chiffre n'est pas avancé au hasard. Renseignements recueillis auprès de plusieurs maires, ""le prix d'une place dans un théâtre moderne"" est de mille francs... or on prévoit ici 1 500 places ! (cependant, le premier devis estimatif de Charles Garnier pour l'Opéra, en 1862, était de... 34 millions). Au programme du concours est joint un bordereau des prix dressé par l'architecte de la Ville, A. Goutès, d'après les indications des syndicats d'entrepreneurs et autres corps de métiers. Enfin, les projets ne seront pas signés, mais porteront une inscription, devise ou épigraphe permettant de les distinguer. On n'ouvrira les enveloppes cachetées révélant l'identité véritable qu'après la proclamation des résultats.Résultats du Concours. Les résultats du concours, publiés le 5 Décembre 1881, sont entérinés par la séance du conseil municipal du 12 décembre suivant. Treize projets ont été retenus et examinés en réunion de commission, puis lors de la séance générale du 8 décembre, par tous les membres du jury. A l'issue du vote, voici le palmarès : 1er : ""Nourri dans le sérail"" (à l'unanimité) ; 2ème: ""Id me juvat"" (9 voix sur 10 votants) ; 3ème: ""Grètry"" (au troisième tour de scrutin). Deux mentions ""honorable"" sont attribuées à ""Delecto"" et à ""casque"". Les primes sont de : 6 000 F. à M. Cassien-Bernard, premier-second prix de Rome, inspecteur des travaux de l'Etat; 4 000 F. à M. A. Goutès, architecte de la Ville de Montpellier ; 2 000 F. à MM. Feuchères et Gustave Arnaud, architectes à Nîmes. ""M. le Maire, après avoir donné lecture du procès-verbal du Jury, rappelle que la Ville, par une clause du programme, s'est réservée entièrement et d'une manière expresse l'exécution des travaux, en stipulant que dans le cas où l'auteur du projet couronné serait appelé à diriger comme architecte les travaux d'exécution, une convention spéciale réglera les conditions de ce travail. M. le Maire demande au conseil de vouloir bien nommer une commission qui s'entendra avec M. Cassien-Bernard, auteur du projet couronné, au sujet de certaines modifications qui pourraient être apportées à son projet"".Délaissant pour le moment les détails de cet engagement, il est intéressant de dire un mot des autres concurrents. Treize dossiers sont arrivés dans les conditions stipulées par le règlement. Outre les trois lauréats, les dix autres étaient : ""Delecto"" : Edouard Deperthes (Paris); ""Casque"" : John Koch (Genève); ""Quousque"" : F. Roux (Paris); ""Spes"" : Henri Ressejac (Toulouse); ""Honneur et Patrie"" : Joseph Delort (Toulouse); ""Mariabelle"" : E. Milhau (Saint-Pons) ; ""(X)"" : Paul Gion (Paris); ""Pourquoi pas ?"" : MM. Perron et Labour (Paris); ""Nos maîtres dans les champs ont cueilli bien des gerbes, j'y voudrais glaner un épi"" : Léon Rohard (Tours); ""un triangle"" : ?Après le concours. Pour remercier M. Garnier, architecte de l'Opéra, de son rôle de juré du concours, ""malgré le désir de l'Administration d'offrir à cet éminent architecte un témoignage qui répondit mieux à ses sentiments de gratitude, il n'a voulu accepter comme souvenir de la mission qu'il avait remplie au milieu de nous qu'un modeste jardinet en bronze japonais de la valeur de 106 F., portant l'inscription : ""A M. Garnier, souvenir de Montpellier"". Si les treize dossiers n'ont pas été conservés, il est intéressant de consulter les notes où les membres de la commission ont consigné observations et raisons de leur choix. Même si ce ne sont souvent que des griffonages anonymes assez succints, on y est frappé par l'importance donnée aux questions techniques, bien plus qu'à l'esthétique; circulations, dégagements, matériaux sont considérés avec attention, et plus encore les mesures à prendre contre l'incendie. Sur les trois premiers prix, nos informations sont assez abondantes : - Pour ""Nourri dans le sérail"" (Cassien-Bernard) nous possédons le dossier de l'avant-projet daté du 19 décembre 1881, qu'on peut croire très semblable à celui du concours. Pour ""Id me juvat"" (A. Goutès) et ""Grètry"" (Feuchères et Arnaud), les devis descriptifs et estimatifs sont complétés, dans le premier cas par un plan au niveau des caves, ""et un plan des combles, dans le second, par un plan du rez-de-chaussée et une élévation latérale. Concernant ces trois concurrents et quelques autres (""Delecto"" E. Deperthes, ""Quousque"" F. Roux, ""triangle"", ""casque"" J. Koch, et ""(X) Gion), nous ne connaissons que les notes mentionnées plus haut.Les grands modèles. Dès le premier examen, on reconnaît l'influence exercée par l'oeuvre de Charles Garnier, auquel plusieurs font référence, tout en s'essayant à l'originalité. Le ""Maître"" est, du reste, également apprécié par les ""profanes"" : son nom est alors si intimement lié à la notion d'architecture théâtrale que, dès qu'il s'agit de construire, on en parle. Qu'on se souvienne de la délibération du conseil municipal en faveur de la reconstruction : faute de le prendre pour maitre d'oeuvre, on le veut membre du jury de concours. C'est bien entendu l'Opéra de Paris - cette ""Cathédrale mondaine du second Empire"" selon la formule de Monika Steinhauser - qui a fait sa gloire. Mais il a également publié, en 1871 , un livre intitulé ""Le théâtre"", où il développe ses théories quant à l'utilité, la fonction ou la disposition des parties de cet édifice; les 21 chapitres les exposent en détail, des vestibules aux escaliers, en passant par ""l'éclairage de la scène"" ou le service d'incendie. Il est vraisemblable que ""nos"" concurrents connaissaient cette publication, et qu'ils s'en inspirent, de près ou de loin. Mais si ""Le"" modèle de l'époque est assurément l'Opéra de Paris, il n'est toutefois pas le seul. Parmi les ""anciens"", la salle de Soufflot à Lyon, le Théâtre de Bordeaux par Victor Louis (1780) ou l'Odéon de Charles de Wailly font encore autorité. Pour ""l'école"" contemporaine on cite le théâtre de Reims par A. Gosset (qui écrira en 1886 un ""Traité de la construction des théâtres""), celui des Célestins à Lyon, les monuments de Davioud place du Châtelet à Paris; l'Opéra impérial de Vienne (1869) par Vanderhiill et Siccardsburg est aussi très connu, surtout pour ...son système de ventilation, mais également pour sa façade de cinq travées et deux avant-corps latéraux, d'esprit très palladien. Plusieurs projets semblent en effet adopter, à l'instar de la Basilique ou du Théâtre Olympique, le parti de portiques ou de galeries en façade, avec des interprétations plus ou moins fantaisistes de loggias à l'étage. Palladio apparaît comme la ""référence classique"" par excellence. Déjà, en 1861, au concours pour l'Opéra, Charles Sèchan, Jules Charles Siraonet ou François Uchard, pour ne citer qu'eux, proposent ce type d'élévations. Le Premier Prix. L'un des meilleurs représentants de ce courant est indéniablement ""Nourri dans le sérail"", dont l'auteur est Joseph-Marie Cassien- Bernard. Elu premier à l'unanimité du jury, le dossier offre une excellente qualité de rendu. Outre les façades du théâtre, il comporte une coupe longitudinale et quatre plans détaillés, au niveau des caves, du rez-de-chaussée, du premier étage et de l'amphithéâtre des quatrièmes. L'échelle est de 1cm par mètre. On regrette l'absence de devis descriptif que, contrairement aux prescriptions du programme, l'architecte n'avait pas envoyé. Il est utile de préciser que ce n'est pas là le dossier du concours, mais l'avant-projet daté de décembre 1881. Tout nous permet cependant de penser que les deux sont comparables, sauf probablement en ce qui concerne le devis de la dépense, sans doute plus précis. Le jury considère que le plan est traité ""de main de maître"", la façade ""d'un style architectural très distingué, ne visant pas à un effet douteux par une surcharge de sculpture, et ayant la proportion la mieux entendue"". La seule critique ""qui en fait n'est pas sérieuse"", disent-ils, c'est l'absence d'un corps de garde, mais il peut être facilement placé dans un des trois magasins du côté du boulevard. Ce sont encore des éloges pour toutes les charpentes et les planchers en fer, sauf celui de la scène qui est en bois; néanmoins, rien n'indique comment seront employés les 20 000 francs ""pour le service d'incendie"". L'élévation principale en particulier, présente une harmonie de proportions réelle, que les modifications successives ont otée à l'oeuvre définitive, mais le parti général demeure quand même très voisin. Précédée d'un perron de quelques marches, la façade, rectangulaire, comporte un avant-corps central percé, au rez-de-chaussée, de trois arcades, et à l'étage de trois grandes fenêtres inscrites dans un schéma de serlienne. Huit colonnes d'ordre corinthien et quatre pilastres en arrière-corps rythment cette ""fausse loggia"" et soutiennent l'entablement, avec sa corniche en forte saillie, elle-même surmontée d'une balustrade portant des statues. Légèrement en retrait, l'attique, percé de trois groupes de trois fenêtres, est couvert d'une toiture à forte pente, coiffée d'un important lanterneau à l'applomb du lustre de la grande salle. Un assez riche décor sculpté agrémente cette composition : tympans et écoinçons au-dessus des baies de l'étage, hauts-reliefs sur les fenêtres latérales, forte corniche à motifs géométriques, dix statues sur la balustrade, deux entre les colonnes de l'avant-corps, et des pots-à-feu. Les plans et la coupe montrent l'importance donnée aux ""communications"" : vestibules de l'entrée et du contrôle, escalier d'honneur, grand foyer du public, couloirs et escaliers secondaires, café, restaurant ou glacier occupent environ le tiers de la superficie. On reconnaît bien là l'influence de Garnier, ce qui n'a rien de surprenant puisqu'à l'époque du concours Cassien-Bernard est son inspecteur à l'Opéra.. La salle de spectacle a la forme d'un fer à cheval, et la salle de concert, à l'opposé du bâtiment, occupe un espace rectangulaire, sans fantaisie mais offrant le maximum de places. En l'absence de critiques argumentées, nous ne savons pas très bien ce qui a justifié le classement des candidats au concours, et le peu de documents connus nous interdit de juger nous-mêmes. Nous essaierons toutefois d'en donner un aperçu. Les dossiers des autres candidats. Pour ""Delecto""(E. Deperthes), on peut penser, comme son auteur le laisse entendre dans la protestation adressée au jury, qu'un certain préjugé défavorable a joué contre lui. Le bruit avait couru que ce projet dépasserait largement la somme imposée au concours. Deperthes, protestant de la justesse de ses calculs, avait néanmoins envoyé de nouveaux devis. Mais la calomnie (ou simple rumeur ?) a fait son chemin, et on lui reproche, lors des résultats, de ne mentionner ""aucun fonds comme cas imprévu"". Il est pourtant admis que ce projet ""présente des qualités au point de vue du dessin et de la facture"". Nous n'en dirions rien de plus si cet architecte ne s'était mis à accabler le maire et ses adjoints de reproches et de protestations dans des termes tout à fait excessifs...et sans modestie! Qu'on en juge : le 11 décembre 1881 ""Architecte du plus beau monument de la Capitale (l'hotel de ville), je tiens essentiellement à ce qu'il soit bien démontré que, quand je produis un projet, je n'agis pas à la légère"". Et aussi : ""c'est la première fois que je vois dans un concours rejeter un projet parce qu'il est trop beau!"" ""Mon désir dans ce concours ne consistait certainement pas à obtenir l'une des trois primes, j'estime que mon projet vaut mieux; ce que je désirais surtout et ce que j'espérais en l'envoyant, c'était d'être chargé de réaliser ce monument avec la collaboration de l'architectede la Ville"". Enfin, Deperthes s'élève une dernière fois : ""contre l'appréciation si injuste et si peu motivée que le jury a faite de mon projet; appréciation que je ne puis accepter, même venant de notre éminent architecte de l'Opéra, j'estime qu'en cette circonstance il s'est tout simplement trompé !"" Agacée par la fatuité de ces propos, la Ville ne devait en tenir aucun compte, et leur opposer son silence. Heureusement, tous les candidats ne font-ils pas preuve de la même prétention, mais un autre évincé proteste. C'est Henri Ressejac (""Spes""), né en I843, ancien élève de l'école des Beaux-Arts de Paris, architecte à Toulouse. Ses travaux à l'église de Bonrepos, les groupes scolaires de Jalies, le réfectoire du lycée et quelques hôtels particuliers à Toulouse lui valurent une petite notoriété locale. Ce-dernier ne prétend pas au même génie que Deperthes, mais déplore que Charles Garnier aît jugé son employé et la Ville son architecte; les deux premiers prix auraient été donnés par favoritisme aussi réclame-t-il l'avis d'instances supérieures comme le Conseil des Bâtiments Civils. Lui non plus n'intéresse guère la municipalité. Quant à nous... Nous ignorons tout du dossier ""Spes"". A ""Quousque"" (F. Roux) on reproche des façades qui ""laissent à désirer au point de vue architectural"" et une mauvaise disposition des escaliers intérieurs et des dégagements. En revanche, la façade latérale ""présente une heureuse disposition au point de vue des galeries"". ""Un triangle"", dont la scène a 19 mètres sur 18 et la salle 14 mètres sur 18 est jugé trop petit.Le choix de l'architecte-constructeur. Ses engagements envers la municipalité. Par une délibération du 12 décembre 1881, le conseil municipal a donc décidé de confier à l'auteur du projet primé la direction des travaux, comme le permet l'une des clauses du programme. Cette décision était ""justifiée par les antécédents de monsieur Cassien-Bernard, qui a eu déjà la surveillance de constructions importantes de même ordre ; elle répondait enfin aux voeux de l'opinion publique"". Une commission spéciale de douze membres (le jury du concours, sauf Garnier, et deux membres des commissions des Beaux-Arts et Travaux Publics) est alors nommée, pour discuter avec Cassien-Bernard des modifications nécessaires à l'avant-projet. Joseph-Marie Cassien-Bernard est né à La Mure en Isère, le 14 octobre 1848. Il est le fils du maître de forges Bernard, et le neveu de Victor-Désiré Cassien, dessinateur et lithographe à Grenoble (1808-1893). A l'école des Beaux-Arts de Paris, il a été, dans la section d'architecture, l'élève de Questel et de Pascal, et y obtint en 1876 un second Grand prix de Rome, avec un projet d'école des Beaux-Arts. Après avoir débuté à Marseille auprès d'Espérandieu, Cassien-Bernard poursuit une carrière brillante, successivement auprès de Questel à Versailles, puis de Charles Garnier à l'Opéra de Paris. Architec