Commentaire descriptif de l'édifice
Plan et ordonnance intérieureComme l'avait justement observé Lucien Lécureux, l'intérieur de la chapelle présente des dispositions tout à fait uniques et insolites qui méritent que l'on s'y arrête. L'église reconstruite dans le dernier quart du XIVe siècle comportait primitivement une nef encadrée de collatéraux couverts d'un toit en appentis et son vaisseau central était directement éclairé par des fenêtres hautes, aujourd'hui en grande partie occultées. Le chœur quant à lui était probablement déjà flanqué au sud de deux chapelles aussi profondes que le bras de transept, si l'on en croit l'homogénéité de style entre la maîtresse vitre et celles de ces chapelles. Les bras de transept de cet édifice sont peu développés : celui du nord, en tout cas, nettement oblique s'efface devant le tracé de la rue Verderel qui est une des voies anciennes de la cité et surtout son principal accès depuis l'est. Dans la nef comme dans le chœur, l'emploi d'un même profil d'arcades, de même qu'un modèle identique de chapiteaux tout à fait particulier plaide également dans ce sens.Les élévations intérieures de la nef et du chœur présentent une ordonnance atypique dont on ne trouve guère d'équivalent en Bretagne. Sur le côté nord de la nef sont encore visibles, à l'aplomb des travées, trois fenêtres hautes, en grande partie bouchées, ces fenêtres à deux lancettes surmontées de trilobes sont isolées et percées dans un mur plein. Sur le côté sud, en revanche, ces mêmes fenêtres, également partiellement bouchées suite à l'élargissement du collatéral, sont associées à un triforium formé d'une suite continue d'arcades trilobées, triforium que l'on retrouve, sans les fenêtres, dans la partie haute du mur sud du chœur. Cette dissymétrie radicale de l'élévation intérieure, assez rare, a de quoi surprendre, tout autant que l'intégration des fenêtres hautes du côté sud dans la coursière continue du triforium, seul exemple connu de cette disposition en Bretagne. Au cours de la première moitié du XVe siècle, sans doute peu avant 1430, la construction de la vertigineuse tour de croisée devant servir à la fois de nouveau beffroi municipal et de clocher paroissial, nécessite un meilleur contrebutement. Pour répondre à ce nouveau besoin, la conception architecturale de l'édifice est alors entièrement repensée : de grands arcs diaphragmes intérieurs faisant office d'arcs-boutants sont lancés en travers des collatéraux dont les toitures, considérablement rehaussées et transformées en pignons perpendiculaires à la nef, contribuent au contrebutement de l'édifice. Cette modification radicale des collatéraux entraîne l'occultation aux deux tiers des fenêtres hautes de la nef. Au cours de cette importante transformation, la surface du collatéral sud est étendue en alignant le nouveau mur extérieur sur celui du bras sud ; en revanche, la présence de la rue Verderel au nord a empêché l'extension de la surface du collatéral nord.Ordonnance extérieureLa façade occidentale du Kreisker a conservé l'essentiel de sa composition originelle remontant à la fin du XIVe siècle : les extrémités des collatéraux, à l'origine en appentis, ont été remontées et alignées horizontalement au XVe siècle par un garde-corps continu, lors de l'extension du collatéral sud et la construction des porches sud et nord. La porte centrale, dont le style et la modénature sont caractéristiques des environs de 1400, est accompagnée sur sa gauche par une petite niche en arc trilobé, inhabituelle à cet endroit, qui servait sans doute initialement à abriter la statue de Vierge à l'Enfant du XIVe siècle, remontée au sommet du porche nord. Le sommet du pignon ouest avec ses clochetons latéraux empruntés aux compositions normandes du XIIIe siècle intègre ici un clocheton médian supplémentaire correspondant probablement à un premier projet de beffroi, si l'on rappelle que la chapelle servait de lieu de réunion pour la communauté de ville. Une disposition semblable se retrouve aux XVe et XVIe siècles, sur les églises de Malestroit ou de Guérande.L’élévation sud met l'accent sur la fonction symbolique de l'édifice qui marque et contrôle l'entrée sud-est de la ville, avec sa série de cinq pignons qui débordent largement des toits et sont doublés d'un chemin de ronde en escaliers, les étonnants petits jours percés dans les rampants ainsi que dans l'allège des grandes fenêtres, enfin son porche surmonté d'une tribune. Celle-ci, accessible depuis l'escalier en vis de la façade ouest par une volée d'escalier droite ménagée dans l'épaisseur du mur, et conçue comme pour servir à la prédication, rappelle le contexte de la fin du XIVe et du XVe siècle, celui des grands prêches donnés dans les villes par les ordres mendiants, parmi lesquels ceux de saint Vincent Ferrier sont restés célèbres. Un autre porche est construit au nord, en vis-à-vis de celui du sud, probablement vers le milieu du XVe siècle. Ce porche nord, à rapprocher de celui de Notre-Dame de Quimperlé, se présente comme une grande composition héraldique qui ne comportait pas moins de huit blasons. Piganiol de la Force, dans sa Description de la France en 1754, relève au sommet du pignon les armes ducales en prééminence, sans identifier les autres armoiries qui devaient décliner la hiérarchie féodale de l'époque. La richesse de sa conception frappe d'emblée : sa voussure extérieure peuplée de figurines d'apôtres, son intrados orné d'un lambrequin à festons ajourés, ses contreforts obliques, ses niches à dais, son accolade centrale et son gâble rehaussés de feuillages retournés situent incontestablement le porche nord du Kreisker parmi les prototypes majeurs qui servirent d'inspiration aux grandes réalisations léonardes de la fin du XVe et de la première moitié du XVIe siècle. A l'intérieur, une série de douze niches à dais abritant le collège apostolique, image symbolique du modèle du corps de ville, encadrait sur le trumeau central une statue de saint Christophe. Le tympan au-dessus des portes géminées devait être garni de vitraux, permettant l'apport d'un peu de lumière dans la nef obscure. L'étage au-dessus de la voûte est occupé par une pièce équipée d'une cheminée, d'une armoire murale et de latrines.La flèche du Kreisker qui s'élève jusqu'à 78 m en fait le plus haut des clochers bretons. Véritable défi aux lois de l'équilibre, il suscita par son audace inégalée l'admiration de Vauban. A la différence des modèles normands qui ont certes inspiré sa forme générale, sa conception tout à fait originale fait reposer l'étage supérieur de la tour non sur un massif plein orné d'arcatures, mais sur une base évidée percée de fenêtres et de galeries ajourées. Le principe de ces dernières, peut-être inspiré par les coursières intérieures des tours lanternes normandes, mais qui évoque surtout les formes du Perpendicular anglais, est directement lié à la fonction de guet de l'édifice. Ces coursières à jour déplurent à Mérimée qui ne sut guère en comprendre la véritable raison. Elles allègent la masse des murs en même temps qu'elles distribuent, juste au-dessus de la croisée du transept, deux salles superposées, la première servant probablement de corps de garde et la seconde d'étage de cloches pour le tocsin communal. L'association de cette fonction communale et défensive au programme cultuel a entraîné dans toute cette première partie de la tour du Kreisker l'imbrication subtile de coursières horizontales et de fenêtres verticales. Curieusement, la coursière, décrochée en hauteur sur les faces est et ouest, se poursuit sur les faces sud et nord par de courtes séries de marches permettant aux quatre angles de rattraper le dénivelé. Ce décrochement n'a en réalité d'autre raison que de permettre au guetteur de voir par delà la longueur du chœur et de la nef, au-dessus de leurs hauts pignons, eux-mêmes parcourus d’un chemin de ronde. En fait, la nécessité de répondre à une fonction de guet et de surveillance des environs proches de la partie sud de la ville a entraîné cette disposition élaborée. Cette adaptation remarquable à un programme architectural complexe explique en grande part le dessin atypique et inattendu de la tour du Kreisker, jamais rencontré ailleurs.La composition de l’étage supérieur de la tour n’est pas moins étonnante, malgré son dessin général à deux grandes baies par face flanquées de hautes arcatures, qui reprend celui des tours de la cathédrale. Au lieu d’être ouverte en glacis comme il est habituel, la partie basse des hautes fenêtres est ici barrée par une ligne d’arcatures aveugles, elle-même surmontée d’un faux garde-corps à quadrilobes légèrement décroché en hauteur, qui donne de loin l’illusion d’un balcon. La flèche enfin synthétise et surpasse les modèles des tours de la cathédrale. Une plate-forme sommitale soutenue par un fort encorbellement supporte la flèche centrale, en retrait. Les clochetons d'angle prennent une importance inégalée : sur un premier niveau de plan carré, le maître d'œuvre a ajouté des clochetons octogonaux déjà employés pour la façade occidentale. Le passage du plan carré à l’octogone, lui-même évidé de quadrilobes, et le couronnement hérissé de gâbles aigus radicalisent cette recherche esthétique dans laquelle les vides l’emportent largement sur les pleins.