Description historique
De 1953 à 1975, le parc de voitures particulières en service passe de 2,5 millions de véhicules à 15,5 millions en France métropolitaine. Désireuse de s’implanter massivement sur l’ensemble du réseau routier français et de donner un signal visuel fort et homogène, l’entreprise pétrolière Total lance, en décembre 1967, un concours d’idées afin d’étudier des propositions de stations-service industrialisées. Ce programme d’une ampleur inédite est caractéristique de la grande époque du tout routier durant les Trente Glorieuses.
Afin de satisfaire aux attentes de Total, l’ingénieur Jean Prouvé, entouré de Léon Petroff, Jacques Bédier, Serge Binotto et Reiko Yaha, livre deux propositions. La première, destinée aux aires importantes, se compose d’une « charpente réticulée à surface variable », mise au point en collaboration avec l’ingénieur Léon Pétroff. La seconde, étudiée avec l’architecte Serge Binotto, est une tour de treize côtés à un ou deux niveaux pour les stations de taille plus modeste, dite de type « Sucy » (une variante en « semi-polygone » à six côtés a également été réalisée). Le plan polygonal à seize lui a été inspiré par la maison ronde, dite maison Binotto (inscrite au titre des Monuments historiques en 2018), que l’architecte construit alors à Mirepoix (Ariège) pour ses parents.
Pour répondre à la commande de l’entreprise Total, Jean Prouvé a livré une architecture légère conçue à partir d’éléments standardisés et produits en série. Modulable, démontable, son assemblage ne requiert qu’une main d’œuvre réduite (quatre monteurs). Seuls dix jours suffisent entre la livraison des pièces détachées et la mise en service de la station. Le montage est réalisé par les deux entreprises qui fabriquent l’ossature, Barbot et Brisard, qui se répartissent sur l’ensemble du territoire. Grâce à l’industrialisation d’éléments standardisés et préfabriqués, une centaine de « stations-service Prouvé » sont mises en service entre 1969 et 1973.
À Rezé, une station de carburants est exploitée par la société Desmarais frères dès 1956 sur la route des Sorinières (RN 137). À la fin des années 1960, avec l’explosion de la demande et la fusion de la société Desmarais frères avec Total, le kiosque métallique de Rezé s’avère vétuste et la piste trop étroite. Total achète ainsi une nouvelle parcelle de terrain afin d’« augmenter la visibilité » de la station et décide la construction du modèle « Sucy » imaginé par Jean Prouvé et Serge Binotto.
Ainsi, en février 1970, c’est l’architecte-conseil de Total, Etienne Susini, qui est chargé d’adapter les plans de l’édicule à sa future implantation, au 170 route des Sorinières, et de rédiger le cahier des charges. Outre le bâtiment comprenant la boutique et un logement, le projet prévoit également la construction d’une station de graissage et de lavage dite « Baie type AS » également conçue par Jean Prouvé et Serge Binotto. Le permis de construire, demandé en février 1971, est accordé le 7 avril, les travaux commençant au mois de juin. Le « Relais des Sorinières » est mis en service dès l’automne, le certificat de conformité étant délivré le 26 novembre 1971.
Après 35 ans de service (les stations étaient prévues pour une durée d’environ 10 ans), la station ferme ses portes en 2006, l’activité étant transférée plus au nord, au 140 route des Sorinières. La boutique est rachetée par Jean-François Godet, designer et amateur d’architecture métallique, qui l’avait repérée dès 2001. Ce dernier démonte le bâtiment pendant sept jours avant de stocker les pièces détachées méticuleusement numérotées, en attendant de lui trouver un nouvel emplacement.
En mai 2009, la station-service est restaurée et remontée sur l’île de Nantes par Métalobil et son fondateur, l’architecte Matthieu Lebot, à l’occasion de la biennale Estuaire 2009, faisant office de billetterie au rez-de-chaussée et de bureaux à l’étage. À la fin de l’évènement, la station est louée à Nantes Métropole afin d’abriter un point d’information touristique pour le Voyage à Nantes.
Les stations-service de type « Sucy » constituent des témoins privilégiés de ce que Gérard Monnier et Richard Klein ont appelé « les architectures de la croissance », liée aux bouleversements sociaux et technologiques des Trente Glorieuses et qui encouragent l’industrialisation, la production en série, l’utilisation de nouveaux matériaux mais qui sont également le fruit de nouveaux usages liés à la société de loisirs et ici plus particulièrement au « tout auto ».
Les stations-services Total occupent également une place de choix dans la carrière de Jean Prouvé qui concrétise ici à grande échelle ses expériences menées depuis une quinzaine d’années sur la production en série de cellules standardisées en reprenant le principe de la cellule modulable à noyau porteur central.
La série des stations-service de type « Sucy » constitue un manifeste de l’architecture préfabriquée où l’ensemble des éléments (poutrelles, panneaux, vitrage) est industrialisé. Outre l’ossature métallique, l’utilisation prépondérante des matériaux plastiques en façade fait non seulement écho à l’activité du commanditaire, le plastique étant un produit dérivé du pétrole, mais également à l’innovation technologique que veut alors incarner Total.
Les panneaux de polyester thermoformés par Matra Industrie sont ainsi devenus un poncif de l’architecture typifiée au tournant des années 1960-1970, dont les stations-services Total et les piscines Tournesol demeurent encore aujourd’hui les parangons.
Outre leurs caractéristiques techniques, c’est l’esthétique atypique des stations-service Sucy qui ont profondément marqué les esprits des Français, grâce à leur forme circulaire et leurs façades en panneaux de polyester, et la régularité de leur présence au bord des nationales.
En effet, bien que le premier but recherché par Total ait été l’économie de temps et de moyens pour la mise en œuvre de ces nouvelles stations, la firme souhaite également homogénéiser ses relais afin d’en faire des signaux facilement reconnaissables par les automobilistes, imposer son image de marque par la clarté et la répétitivité des formes et des couleurs des installations et enfin refléter le caractère innovant et l’avenir prometteur de ses activités par la radicalité et la technicité du style architectural de Jean Prouvé.
Si près de 120 exemplaires de la station-service « Sucy » ont été construits sur le territoire français, nombreux sont ceux qui ont été détruits, la firme renouvelant régulièrement les bâtiments pour des raisons de normes, d’exiguïté ou de vétusté.
Ainsi, dans la région Pays de la Loire, sur les cinq stations construites (Rezé, Sainte-Luce, Le Mans, Saumur et Laval), seules deux n’ont pas été détruites : celles de Rezé et du Mans, cette dernière demeurant en activité.
Ce petit patrimoine de proximité, un temps ignoré, fait l’objet d’un regain d’intérêt depuis les années 2000 et certaines stations sont achetées et démontées par des collectionneurs et des antiquaires.
Le cas du Relais des Sorinières est exemplaire : son rachat par Jean-François Godet a permis sa restauration et son remontage à Nantes dans une démarche de patrimonialisation.
L’ancienne station-service a fait l’objet d’une restauration respectueuse de l’œuvre et des principes de Jean Prouvé, tant dans le choix des matériaux que dans les techniques de pose. Son inscription dans le cadre de l’offre culturelle du Voyage à Nantes permet sa valorisation en tant qu’œuvre d’art et d’ingénierie mais également de lui conférer un usage, afin d’éviter sa muséification.