Commentaire descriptif de l'édifice
Le centre d’interprétation du patrimoine archéologique « La Villa » est situé à Dehlingen, village du Parc naturel des Vosges du nord de moins de 400 habitants situé à quelques kilomètres de Sarre – Union dans le nord du Bas-Rhin à la frontière avec la Moselle. Implanté dans le centre du village, sur la rue principale qui aboutie sur l’église, le centre est installé dans une ancienne maison forte Koeppel du XVIIe réhabilitée et étendue. La maison forte, partiellement ruinée avant l’intervention de l’agence Nunc, occupe la totalité des deux parcelles légèrement en pente (Cote NGF 278) sur lesquelles elle est édifiée. C’est une architecture simple de plan rectangulaire (env. 27 m sur 12 m), s’élevant sur deux étages carrés et couverte d’une imposante toiture à deux versants avec coyaux. Son pignon nord, aligné sur la rue, est typique des maisons alsaciennes avec notamment sa demi-croupe et ses encadrements de baies en grès des Vosges. Sa façade est se développe le long de la rue de la Mairie tandis que celle opposée donne sur un schlupf, petit passage étroit typique entre édifices. Lors du concours, seule la moitié nord de l’édifice avec sa façade sur rue subsistait sur toute son élévation ainsi qu’une partie de ses dispositions intérieures. La partie de grange, située à l’arrière, étant ruinée. La réalisation de l’agence Nunc consiste en la restauration et la transformation partielle de la maison forte puis son extension avec un volume contemporain restituant le gabarit de la grange disparue. Les deux parties sont réunies sous une toiture unitaire réalisée en lattes de mélèze horizontales qui reprennent le graphisme des tuiles disparues. Une faille vitrée en façade et toiture marque la jonction entre les deux parties et accueille les circulations verticales pour distribuer les étages des deux parties décalées d’un demi-niveau. L’ensemble des espaces se repartissent ainsi sur six niveaux, les salles d’expositions étant majoritairement sur la partie neuve (deux niveaux dans l’extension, un dans la maison). L’architecture en extension est réalisée avec des murs porteurs en pisé banché d’une épaisseur variant entre 30 et 70 cm, composé avec une terre extraite à moins de 5 km et œuvré sur site. Ils sont laissés apparents à l’intérieur du centre d’interprétation et supportent des planchers en bois massif. Sur la face externe, ces murs sont doublés par un parement protecteur de panneaux de pisé préfabriqué de 125 cm de long par 60 cm de haut et 30 cm d’épaisseur, assemblés en tas de charge. Un vide de 20 cm d’épaisseur ménagé entre ces deux murs est rempli de granulé de liège pour l’isolation thermique. Le pisé ne supportant pas les efforts latéraux, les planchers bois font office de diaphragme reportant les efforts de torsion sur un escalier central en béton. La charpente qui coiffe cette partie nouvelle est réalisée en bois lamellé collé. Elle est dessinée en coque de navire inversée de façon à reporter les efforts le plus verticalement possible évitant ainsi également les torsions. Sur le nouveau pignon, exposé au sud, le parement protecteur de terre est remplacé ici par une façade vitrée toute hauteur ménageant un vide d’air de 30 cm avec une ventilation basse et haute. Il reprend ainsi le principe du mur Trombe. La circulation de l’air est pilotée par une centrale de chauffage qui permet d’en faire un dispositif de chauffage dit « passif » utilisant l’inertie du mur en pisé. Toujours sur la maîtrise passive des ambiances thermiques, l’architecte installe dans la partie ancienne réhabilitée un puits carré de 3 m de côtés en béton qui traverse tous les niveaux et fonctionne comme le poêle traditionnel alsacien mais utilisant comme source d’énergie la géothermie. Ainsi, dans l’épaisseur du béton de ce karloffe moderne, est noyé un dense réseau de serpentins où circule une eau chaude puisée dans le sous-sol qui réchauffe le béton générant un apport de chaleur.
Analyse architecturale : L’architecture du centre d’interprétation du patrimoine archéologique de Dehlingen a été confiée à Nunc architectes à l’issue d’un concours lancé en 2008 par la Communauté de commune Alsace bossue. Y participaient les architectes Bernard Desmoulin (né en 1953), Catherine Bizouard & Francois Pin et Bernhard Loge. Le centre aurait pu être construit à deux kilomètres sur le site archéologique du Gurtelbach (villa gallo-romaine) à l’origine du projet. Toutefois, le choix a été fait de l’implanter dans le centre du village et d’en faire une occasion de réemployer la maison Koeppel du XVIIe. Le programme demandait aux architectes de prendre en compte cette maison ruinée et incendiée en 2002. Il insistait également sur l’utilisation des matériaux locaux. S’ils suggèrent de restituer la volumétrie générale de la maison Koeppel. Nunc remportent le concours vraisemblablement par cette proposition innovante de réaliser la partie neuve du centre en maçonnerie de terre crue. Cette technique constructive n’est pas locale et, en 2008, elle n’a pas encore été utilisée pour un édifice à plusieurs niveaux et recevant du public (ERP). Toutefois, à leurs yeux, elle offre une métaphore archéologique intéressante, qui retient l’intérêt du jury : « Le mur est compacté couche par couche dans une continuité horizontale. Cela nous permet d’évoquer les chantiers de fouilles qui mettent à nu les différentes strates des sols et de l’histoire », explique Louis Piccon. Comme plusieurs de leurs contemporains, Nunc réalisent dans ce petit village, une architecture hyper contextuelle, à la modernité presque imperceptible. Leur rapport distancié au Mouvement moderne et à sa rupture notamment esthétique, les amènent à opérer aussi bien des choix de mimétisme architectural, y compris dans les techniques constructives (on pense notamment à la reconstruction à l’identique de la maison Koeppel), que des ruptures plus franches mais toujours mesurées permettant de renforcer la signification de la nouvelle œuvre d’architecture produite. Ainsi, le centre de Dehlingen, avec sa toiture en bois qui se fond dans le paysage du village, peut être vue comme un exemple abouti du régionalisme critique théorisé par l’historien Kenneth Frampton (né en 1930), dans son ouvrage Modern Architecture, A Critical History. Malgré cela, la remarquabilité de cette œuvre repose de toute évidence sur le critère de l’innovation mais également de la valeur de manifeste. En effet, en 2008, au lendemain du Grenelle de l’environnement, la question des matériaux naturels pour l’architecture (en dehors du bois) n’en est qu’à ses balbutiements. La terre notamment, bien qu’étudiée par le laboratoire Craterre de l’ENSA de Grenoble n’a pas encore pénétré le catalogue des matériaux utilisés par les architectes. L’architecte autrichien Martin Rauch (né en 1958), pionnier de l’architecture contemporaine en terre, livre la même année sa maison à Schlins, une œuvre qui, par sa réception critique, marque un point de départ du retour de ce matériaux dans le catalogue des architectes. Aussi, la proposition de Nunc de construire en terre en 2008, au-delà de la métaphore archéologique, peut être considérée comme pionnière. D’ailleurs, pour preuve, la phase d’étude qui devait se limiter à 14 mois en durera 40, scellant une connivence exemplaire entre le maître d’ouvrage et les architectes. Elle a été l’occasion de nombreuses expérimentations sur des prototypes réalisés dans les laboratoires de l’INSA de Strasbourg afin de pouvoir obtenir l’autorisation d’être construit : essais de comportement du pisé (compression, compression à l’état humide…), tests à l’arrachement de fixations (pour la tenue du mur extérieur), étude du comportement à la migration de vapeur d’eau dans le complexe (mur / isolant / parement extérieur), le tout ayant fait l’objet d’un projet de fin d’étude d’ingénieur à l’INSA. L’ensemble des essais et recherches a alimenté la constitution d’une ATEX (appréciation technique d’expérimentation délivrée par le CSTB) de type B portée conjointement par le Maître d’ouvrage et l’architecte.
Toutefois, si l’usage du matériau terre constitue l’innovation la plus visible du CIAP, son édification s’appuie sur des circuits courts également économes en ressources et mobilise des entreprises locales (Situées à 90 % dans un rayon de moins de 50 km du chantier). Elle s’inscrit également à une éthique écologique poussée avant l’heure. Elle s’accompagne enfin d’une attention particulière des architectes à réaliser une architecture bioclimatique, réponse rigoureuse au climat et aux économies d’énergie qui détermine en grande partie l’esthétique de l’édifice (on pense notamment au poêle géothermique en béton).