Commentaire descriptif de l'édifice
Au moment où la Seconde Guerre mondiale éclate, Gien est une petite ville installée au pied d’un château du XVe siècle élevé sur un éperon rocheux dominant la vallée de la Loire, qui vit de l’exploitation de l’argile – sa faïencerie est célèbre – et du tourisme. Son centre historique a en effet conservé ses maisons médiévales à pans de bois et ses ruelles étroites. Atout majeur de la cité ligérienne, ce patrimoine architectural accélère malheureusement la destruction de la ville en 1940 en causant la propagation et l’intensification rapide des incendies provoqués par les bombardements. Lorsque se pose la question des orientations urbaines et architecturales à privilégier pour la reconstruction, il apparaît évident que Gien doit retrouver ce charme qui lui a valu jusque-là l’afflux des visiteurs en période estivale et auquel les habitants sont évidemment très attachés. D’un autre côté, en dépit du traumatisme, la nécessité de rebâtir est aussi une opportunité d’améliorer les conditions d’hygiène et de confort de l’habitat, quand les immeubles anciens tardaient à être mis aux normes, de revoir la trame viaire afin de faciliter la circulation, en particulier automobile, quand l’étroitesse des rues empêchait la fluidité du trafic, de revoir l’assainissement à l’échelle de la ville quand le réseau d’égouts d’avant-guerre était encore loin d’être continu, de construire un nouveau centre administratif et civique, avec mairie, marché couvert et salle de réunion quand les anciens locaux ne correspondaient plus aux besoins (projet finalement abandonné). Au lendemain des bombardements, l’objectif d’André Laborie est clair : « faire de Gien une ville moderne tout en conservant son cachet de ville touristique ». À l’issue d’une réflexion menée sur l’identité architecturale et urbaine des villes des bords de Loire dans le cadre d’un concours organisé dès 1940 par la préfecture du Loiret, un certain nombre d’éléments essentiels – paysages, décors, matériaux – sont identifiés qui définissent une esthétique « val de Loire » et doivent donc se retrouver dans les bâtiments reconstruits. La politique de retour aux valeurs traditionnelles prônée par le régime de Vichy s’accommodant mal du tout béton (absence d’ornementation, volumes cubiques, toits-terrasses…), il s’agit en effet de réserver les techniques modernes aux structures (ossature de béton armé, préfabrication) et d’utiliser pour les façades et les toitures les formes et matériaux caractéristiques de la région : plutôt qu’une reconstruction à l’identique – peu envisageable de tout façon ne serait-ce que d’un point de vue financier –, un « régionalisme modernisé ». À Gien, c’est le château – ses briques polychromes, ses toits d’ardoises pentus, sa tour ronde couverte en poivrière – et plus généralement l’architecture de la Renaissance qui inspirent les modèles proposés par Laborie et guident l’établissement du cahier des charges : mise en œuvre de toits à deux pans (dont la pente doit être comprise entre 45 et 50 degrés), couverts de tuiles plates ou d’ardoises, d’où émergent d’imposantes souches de cheminée en briques ; emploi généralisé des lucarnes (jacobines, à croupes ou plus rarement à fronton, souvent pendantes) ; pose en façade, en association ou non avec des enduits clairs, de parements de pierre apparente ou de brique, ces derniers animés de motifs géométriques (essentiellement des losanges) créés par l’alternance des couleurs (brique rose / brique noire, brique rose / ciment gris) et/ou la variété des appareillages. Les cadres de baie en béton évoquent les encadrements de pierre blanche des baies du château, et la tour élevée à l’angle du quai Joffre et de la place des Alliés (actuelle place Saint-Louis) est évidemment un hommage à sa tour historique. Aux nombres des servitudes enfin, l’obligation de construire à l’alignement des voies, sans possibilité de retrait. Briques encore, losanges et toits d’ardoise pour la nouvelle église Sainte-Jeanne-d’Arc. Cette dernière fait l’objet d’un intéressant programme iconographique, dont les œuvres sont installées dans une vaste nef reprenant les formes de l’église disparue, évoquant à la fois une église romane (à trois nefs, voûtes en berceau et voûtes d’arêtes, arcs doubleaux sur piles cylindriques) et l’église néoclassique qui avait remplacé la nef ancienne au XIXe siècle en conservant le clocher antérieur. La reconstitution d’un paysage harmonieux entre le château, la nouvelle église et le centre reconstruit passe aussi, à l’échelle de la ville entière, par le respect de la vue depuis l’autre berge de la Loire. Il s’agit de ne pas masquer les deux monuments en imposant une stricte limitation du nombre d’étages pour les nouveaux bâtiments (R+2 avec comble habitable) et de recréer le caractère pittoresque du front de Loire en prenant soin d’éviter toute monotonie par un léger effet d’étagement des toitures à mesure que l’on se rapproche du château, une illusion de variation dans la hauteur des maisons mitoyennes grâce à l’utilisation de baies de tailles différentes, de lucarnes pendantes ou de grandes lucarnes-pignons émergeant sur les murs gouttereaux, enfin par une subtile alternance de couleurs et de matériaux de façade. Ce même souci de variété et d’animation des élévations se retrouve dans toutes les rues du centre-ville. Le nouveau plan de Gien, tout en respectant les tracés anciens, redresse et élargit les rues, en particulier la rue Gambetta, la rue Victor-Hugo et la rue du Pont (actuelle avenue Maréchal-Leclerc), aère les cœurs d’îlots, prévoit de nouvelles places. Un soin tout particulier est accordé au débouché du nouveau pont pour lui donner les qualités attendues d’une entrée de ville. En lieu et place d’une ruelle étroite bordée de maisons disparates, c’est une place ordonnancée à arcades qui est imaginée par Laborie (la même idée, dans un style différent, est exécutée à Blois), avec effet de monumentalité et composition symétrique obtenus grâce aux immeubles d’angle – pharmacie à l’ouest, bar à l’est – qui forment pendants et dominent nettement en hauteur les autres maisons qui s’alignent sur les quais. Du point de vue de leur organisation intérieure, les maisons du centre reconstruit n’offrent pas d’innovation particulière, hormis la mise à niveau en matière de confort, et présentent une configuration traditionnelle d’habitat bourgeois. Conformément à la fonction commerçante des rues où elles s’élèvent, elles combinent, pour la plupart, boutique et pièces de service – y compris parfois la cuisine – en rez-de-chaussée, et logement dans les étages, avec cour ou petit jardin à l’arrière éventuellement occupé(e) par une annexe de plain-pied. Sans surprise, le premier étage accueille préférentiellement les pièces à vivre (espaces diurnes), le second, la salle de bains et les chambres (espaces nocturnes), en prenant soin de rejeter sur cour les circulations et les pièces annexes.