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POP | Plateforme ouverte du patrimoineLe Haut-de-forme, intérieur ; La Visite (Ancien titre donné en 1965 lors de la rétrospective de Vallotton à Zurich)
Le Haut-de-forme, intérieur ; La Visite (Ancien titre donné en 1965 lors de la rétrospective de Vallotton à Zurich)

Référence de la notice
07200002050
Nom de la base
Collections des musées de France (Joconde)
Date de création
20 novembre 2005
Date de mise à jour
28 avril 2021
Crédits photographiques
© KLEINEFENN
Identification du bien muséal
Numéro d'inventaire
2004.3.67
Domaine
Dénomination
Titre
Le Haut-de-forme, intérieur ; La Visite (Ancien titre donné en 1965 lors de la rétrospective de Vallotton à Zurich)
Auteur
Précisions sur l'auteur
VALLOTTON : Lausanne, 1863 ; Paris, 1925
École (pays)
France
Contexte de création - contexte historique
Période de création
Millésime de création
1887
Genèse
objet en rapport
Historique
en rapport avec : Félix Jasinski tenant son chapeau.
En 1887, Félix Vallotton est installé depuis cinq ans à Paris et peint essentiellement des portraits. Il a débuté au Salon des Artistes Français en 1885 avec le Portrait de M. Ursenbach (Zurich, Kunsthaus). En 1887, il présente celui de Félix Jasinski tenant son chapeau (Helsinki, Aténéum, LRZ 43) qui marque chez lui la volonté de se détourner des canons académiques tel qu'il en a reçu l'enseignement à l'Académie Julian. A cette époque, il fréquente régulièrement, Jasinski, aquafortiste d'origine polonaise, dont il réalise un autre portrait dans son atelier de gravure (1887, collection particulière). C'est grâce à lui que Vallotton découvre et pratique la technique de la pointe sèche de 1887 à 1889. Il est difficile de dire si le tableau La Visite rend compte d'une rencontre entre Jasinski et Vallotton. Ce qui est cependant attesté par une inscription sur le châssis de l'ouvre, c'est que cette toile représente l'appartement qu'occupe le graveur polonais en 1887. Ainsi que Rudolf Koella l'a noté (1), ce tableau qui place le spectateur devant une scène difficilement compréhensible dégage une profonde impression de mystère. Ce mystère est d'autant plus épais que les nombreux titres qu'a porté l'ouvre induisent des interprétations fort différentes. Dans le livre de raison, elle est enregistrée sous la côte LRZ 32 (2) comme Nature morte. La succession Vallotton la présente comme Intérieur chez F. Jasinski (3), sous le n° 107. Elle est exposée à Bâle(4) en 1926, sous l'appellation : Le haut de forme, intérieur. Lors de son exposition chez Druet (5) en 1929, la voici devenue, La porte entrouverte, dénomination sous laquelle elle entre dans la collection Senn au mois de mai de la même année mais lorsqu'elle signalée appartenir à Olivier Senn lors d'une nouvelle exposition en 1934(6), elle est redevenue Le Haut-de-forme. En 1955, elle se ' réincarne ' en Chapeau haut de forme (7) et ce n'est qu'en 1965, lors de la rétrospective zurichoise (8)sur Vallotton, qu'elle est enfin baptisée La Visite, titre sous lequel elle apparaît généralement depuis lors dans les expositions. Ce baptême tardif incite à penser qu'en fait de visite il n'y en aurait jamais eu dans cet intérieur sinon dans l'imagination de quelques exégètes de Félix Vallotton, peut-être un peu trop hâtivement happés par la mystérieuse ambivalence que dégagent les ouvres du peintre suisse. Contemporain du Félix Jasinski tenant son chapeau(9), La Visite le précède dans son exécution si l'on se fie aux côtes portées sur le livre de raison de l'artiste. Le point commun entre ces deux ouvres, le portrait et la description de l'intérieur de Jasinski, réside dans le chapeau haut-de-forme particulièrement mis en valeur tel un attribut entre les mains du graveur et posé sur une chaise dans La Visite. Dans cette peinture d'intérieur, Vallotton reste apparemment fidèle aux ambitions réalistes qui ont jusque là gouverné la construction de ses portraits. Il est vrai cependant que la toile représentant Jasinski tenant son chapeau commence de rompre avec la rigueur des premiers portraits pour entraîner le peintre vers la recherche d'effets plus décoratifs. La Visite, sous des apparences de plate objectivité -cette volonté de tout dire qui hante les débuts de l'artiste- poursuit cette exploration de la construction plastique et inaugure, un peu avant l'heure, l'ironique déformation spatiale que Vallotton exploitera pleinement dans son époque nabie. Certes, l'immédiate référence, en contemplant ce tableau, est hollandaise. De ce XVIIème hollandais que le peintre ne manque de croiser lorsqu'il copie Holbein ou Dürer au Louvre en 1887, et auquel il rendra un plus net hommage dans un tableau proche, La Malade (1892, Suisse, collection particulière), lorsqu'il peint le reflet d'une fenêtre dans un carafon de verre. Dans La Visite, l'utilisation d'un système d'emboîtage et l'échappée lumineuse par la porte ouverte sont autant d'emprunts aux maîtres hollandais. Mais dans ce tableau où rien ne se passe, où rien ne se devine vraiment, Vallotton introduit aussi quelques altérations destinées à modifier la perception de l'espace. Le fait s'avère particulièrement probant dans la partie droite de l'ouvre où, insensiblement, le peintre estompe l'angle du mur qui finit par disparaître derrière le dossier de la chaise. Les véritables lignes directrices de ce côté de la toile sont le chambranle de la porte et la plinthe qui borde le mur. A l'une et à l'autre, Vallotton inflige une telle distorsion que l'angle du mur disparaît au profit du chambranle et de la plinthe qui se rejoignent au coin de la pièce. Mais surtout, en faussant la perspective de la plinthe, le peintre détermine une ligne de fuite qui, prolongée, traverse de part en part le haut-de-forme pour venir s'ancrer en plein centre de la composition, sur le pêne de la porte. Pour renforcer, si besoin était, cet effet attractif du pêne, l'artiste a recours à une deuxième ligne de fuite qui prend naissance à l'intérieur de la baguette supérieure du cadre exagérément penché au dessus de la chaise et aboutit, elle aussi, au même endroit sur la serrure. Quant à la canne négligemment appuyée sur la chaise, elle indique la direction de l'angle du cadre doré. La construction de l'ouvre est ainsi parfaitement maîtrisée, chaque objet occupe une place inamovible et notamment la porte dont l'ouverture ne saurait être ni plus grande ni plus petite, sans mettre en péril tout l'équilibre et toute la logique de la composition Celle-ci enferme chaise, chapeau et canne dans l'exact quart inférieur droit de la toile. L'oeil, une fois attiré sur le point focal de la composition, attrait que facilite encore l'intense luminosité que révèle l'ouverture de la porte, est conduit jusqu'au véritable sujet de l'ouvre : le chapeau haut-de-forme. Le titre donné à ce tableau par Félix Vallotton dans son livre de raison se trouve indubitablement légitimé. Cette ouvre est bien un nature morte, un peu particulière sans doute, car canne et chapeau interviennent rarement dans l'iconographie de ce genre pictural. En revanche de tels objets, icônes de la vie moderne d'alors, sont parfaitement représentatifs des moeurs parisiennes à la fin du dix-neuvième siècle. Qui plus est, le haut-de-forme revêt un intérêt particulier pour Félix Jasinski puisque c'est avec cet objet dans les mains que le portraiture son ami suisse à quelques temps de là. Mettant en scène de tels attributs, Félix Vallotton s'impose comme ce peintre de la vie contemporaine que Baudelaire appelait de ses voeux. Aux impressionnistes qui peignaient les plaisirs nocturnes et les jeux, on reconnut d'abord ce rôle. Vallotton dépasse les loges de Renoir et autres café-concerts à la Degas, en ce sens qu'avant même ses synthétiques bois gravés, il tire déjà le plus grand profit de l'art de la suggestion et de celui de la distanciation. Il procède ici par métonymie. Ce haut-de-forme, abandonné sur une chaise n'est rien d'autre que le portrait métonymique de Félix Jasinski. Mais ces simple objets dépassent aussi leur propriétaire, en désignant les accessoires obligés d'un certain art de vivre. Entre sa faculté à restituer une ambiance intimiste et son efficacité à refléter les moeurs de l'époque, tout cela avec une réelle économie de moyens et déjà cette sécheresse d'expression qui ne quittera guère l'artiste, cette ouvre annonce avec un peu d'avance le meilleur de l'ouvre de Vallotton. Cette façon de recourir aux détails pour dire l'essentiel sera réutilisée trois ans plus tard par un proche de Vallotton, Edouard Vuillard qui, dans son Bois de Boulogne (collection particulière), peint en 1890, utilise la simple silhouette d'un haut-de-forme dans le coin inférieur gauche de son tableau pour suggérer la présence d'un observateur masculin. Le haut-de-forme, ce ' ténébreux météore, sombre et surnaturel ' selon Stéphane Mallarmé (10), était déjà venu hanter l'art de Degas dans sa gravure portrait de Manet (Manet assis, tourné à droite, 1864-65, collection particulière) ou celui de Matisse dans son Intérieur au chapeau haut-de-forme de 1896 (collection particulière). (Jean-Pierre Mélot).
(1) Rudolf Koella, ' Les intérieurs des Nabis : un écrin pour l'homme ', Les Nabis, 1888-1890, Paris 1993, Grand Palais, p. 94-95.
(2) Information fournie par Marina Ducrey, fondation Félix Vallotton, dans le catalogue raisonné à paraître.
(3) Id.
(4) René Auberjonois, Albert Kohler, Alexander Soldenhoff, Félix Vallotton, Bâle, Kunsthalle, 9-30 mai 1926, n° 152 du catalogue.
(5) Vallotton inconnu. oeuvres exécutées par Félix Vallotton entre 1884 et 1909, Paris, Galerie Druet, 22 avril - 3 mai 1929, n° 6 du catalogue
(6) Les étapes de l'art contemporain. II. Gauguin, ses amis, l'Ecole de Pont-Aven et l'Académie Julian. Les expositions de Beaux-Arts et de la Gazette des Beaux-Arts, Paris, Galerie des Beaux-Arts, février - mars 1934, n° 138 du catalogue.
(7) Tableaux de collections parisiennes 1850-1950, Paris, Galerie des Beaux-Arts, 22 avril - 31 mai 1955, n° 127 du catalogue.
(8) Félix Vallotton, Zurich, Kunsthaus, 10 avril - 30 mai 1965, n° 8 du catalogue.
(9) LRZ 32.
(10) En 1897 le poète répond à une enquête du Figaro sur le chapeau haut-de-forme. Il le désigne, à la suite de Baudelaire, comme l'emblème par excellence de la modernité. Cité par Schneider, p. 49
Localisation
Le Havre ; musée Malraux