La quatrième page décrit l'ouverture successive des quatre premiers sceaux par l'Agneau, telle qu'elle est évoquée au chapitre six de l'Apocalypse (versets 1 à 8). De tout le cycle, c'est sans conteste la représentation la plus connue, celle qui a marqué à jamais l'imaginaire occidental en donnant aux quatre cavaliers de l'Apocalypse l'aspect d'une cohorte déferlante, surgie de nulle part sans crier gare. Nul doute que la brutalité de l'apparition des cavaliers soit en syntonie avec la violence sauvage qu'ils dégagent, une fureur aveugle annonciatrice d'événements et de bouleversements apocalyptiques irréversibles. En un raccourci saisissant, Dürer nous précipite au cour du drame de l'homme, dès lors que la Paix, la Guerre, la Famine et la Mort renversent l'Ordre établi, érigent le Chaos en Loi nouvelle. Ainsi, Dürer suit le descriptif des versets bibliques, comme autant de didascalies à respecter à la lettre et présente la scène comme un bas-relief sur une colonne antique. Or, les trois cavaliers fougueux semblent fonctionner d'une seule pièce, renforçant encore la logique infernale induite par la guerre qui, elle, exprime le combat le plus ' abouti ', toujours au nom de la paix, mais s'accompagne en revanche de l'inéluctable cortège de misères, telles que la famine et la mort. Les trois chevaux dont le mouvement a été si magnifiquement décomposé par Dürer, ne forment en fait qu'une seule et même monture, dont la résultante, la Mort, a été placée au premier plan. C'est sous les traits d'une vieille carne squelettique que l'artiste évoque le ' cheval blême ' de l'Apocalypse, révélant une nouvelle fois un degré d'inventivité exceptionnel dès qu'il transpose en valeur plastique de simples indications de couleur. Non moins décharnée, la figure de la Mort évoque Chronos ou Saturne, dépeint selon l'iconographie traditionnelle, tel un vieillard à la barbe chenue et clairsemée. En retrait par rapport au cavalier qui tient la balance et convoque tous les regards, la figure de la Mort n'est pas immédiatement perceptible. Pourtant, le quatrième cavalier qui brandit derrière lui une fourche avec désinvolture, semble être à l'origine de la panique qui s'empare des humains et les plaque au sol dans le plus grand chaos. L'effet de terreur apparaît d'autant plus surprenant que la Mort fait une entrée en scène sur une haridelle anémiée. Dürer exacerbe le caractère dramatique de la vision en tournant à la dérision ce squelette paré avec coquetterie d'un drapé flottant par-dessus son épaule, (2120-2519) et auquel personne ne peut opposer de résistance : ni le souverain en passe d'être englouti par le monstre de l'Hadès, à gauche, ni la femme, ni le moine précipités à terre, pas plus que l'homme jeune qui tente en vain de résister au funeste personnage.